Japon

Le nemawashi : un incoutournable du monde des affaires au Japon ?

Selon le guide du savoir-vivre dans l’entreprise japonaise, le nemawashi (démarches préalables) est un "processus de communication qui consiste à recueillir un maximum d’avis puis à les utiliser en vue d’obtenir les meilleurs résultats possibles." Ce processus vise à susciter le consensus au sein d’une organisation.

Qu’est-ce que le nemawashi ?
Selon le guide du savoir-vivre dans l’entreprise japonaise, le nemawashi (démarches préalables) est un "processus de communication qui consiste à recueillir un maximum d’avis puis à les utiliser en vue d’obtenir les meilleurs résultats possibles." Ce processus vise à susciter le consensus au sein d’une organisation.

Le nemawashi implique la consultation d’un certain nombre d’interlocuteurs : dans un premier temps, les collègues, les responsables directs (en prenant soin de faire du point soulevé le projet d’une équipe plutôt que celui d’une personne) ; vient ensuite la consultation de parties neutres qui n’ont rien à gagner ou à perdre de la prise de décision ; il est essentiel, enfin, d’écouter et de prendre en compte le point de vue des personnes qui pourraient être affectées par le projet porté. La réunion de prise de décision ne doit-être, idéalement, qu’une formalité dédiée à valider un projet préalablement approuvé dans ses grandes lignes par l’ensemble des participants.

Au Japon plus qu’ailleurs, savoir ménager la chèvre et le chou est le moyen le plus courant d’arriver à ses fins. Suivre une stratégie d’opposition frontale s’avère rarement être la meilleure solution. C’est le nemawashi qui fait dire qu’au Japon les décisions sont prises à la base et validées par la hiérarchie - quand en France le président lance un projet que les différents échelons de l’entreprise doivent appliquer et décliner. Le nemawashi est souvent perçu par les professionnels français comme un facteur de lenteur, un frein à l’innovation. À l’inverse, il peut être considéré comme un gage de qualité : toute décision est le fruit d’une réflexion commune consensuelle, sa mise en application peut ainsi s’avérer plus efficace.

Le point de vue d’un avocat français en poste au Japon
Landry Guesdon, Avocat, Clifford Chance Tokyo.

Faut-il brûler le nemawashi ? Le nemawashi n’est pas intrinsèquement japonais mais les Japonais l’ont entretenu et fait pousser dans un terreau local qui s’y prêtait plutôt bien - c’est à l’origine un terme de jardinage - et systématisé. Ce mécanisme informel qui fait fonctionner des processus décisionnels plus rigides du type "ringisei", véritable huile dans le moteur nippon, est finalement devenu lui-même une institution locale. Le nemawashi n’est pas facile à définir ; il est indissociable de certains concepts fondamentaux de la psychologie japonaise, qu’il serait présomptueux de vouloir évoquer en quelques mots (et qu’un occidental a par ailleurs beaucoup de mal à appréhender pleinement), notamment ceux gravitant autour des notions d’"omote/ura" et "tatemae/honne" qui reflètent la nature dualiste de la pensée et du comportement japonais.

Les rapports humains sont ici souvent profondément affectés par l’opposition façade-réalité ; chacun sait que la transparence n’est pas le point fort du Japon : en politique où nombre de décisions sont prises dans les alcôves enfumées de ryotei aussi bien que dans le monde des affaires où les appels d’offres et attributions de marchés font parfois fi des règles les plus élémentaires du droit de la concurrence. Le nemawashi a certes sa part de responsabilité, mérite-t-il pour autant un procès ? Probablement pas, car le nemawashi a également beaucoup d’aspects positifs. Dans le monde des affaires en particulier.

Au Japon, les décisions sont consensuelles, prises à l’unanimité et sans frictions ou oppositions frontales. Le nemawashi est donc une phase préparatoire incontournable qui permet de sonder le terrain pour évaluer et aplanir les difficultés avant la décision finale. Les relations humaines, le sens de la hiérarchie et les questions de susceptibilité peuvent primer sur la logique et l’intérêt économique objectif d’un projet qui pourra être rejeté si la forme n’est pas respectée. Il convient de déterminer qui va soutenir le projet, s’y opposer et comment convaincre l’opposant ou l’indécis sans tension ouverte, discussions enflammées sur la place publique et donc sans perte de face pour le dissident minoritaire. Prenons le cas des conseils d’administration dans une société classique : le nombre d’administrateurs peut être pléthorique (un peu moins qu’autrefois), cela n’est pas un obstacle à la discussion qui sera concise, voire inexistante, car la décision est prise à l’avance, dans les coulisses. Cela dit, tout le monde le pratique, jusqu’aux cabinets d’avocats. Ce que je reprocherais au nemawashi est surtout que ceux qui le pratiquent ont généralement tendance à ne pas jouer cartes sur tables : les informations communiquées par celui qui recherche un soutien seront souvent tronquées et biaisées pour persuader plus facilement. On peut critiquer, faire l’apologie d’un "top down" occidental, démocratique, transparent, affirmer que l’absence de véritable débat peut constituer un frein à l’innovation, il y a une bonne part de vérité dans ces arguments, mais le Japon fonctionne encore comme cela, c’est un fait, et il faut vivre avec !

Témoignages de professionnels français et japonais

Un cadre japonais de société japonaise
Le nemawashi est un outil "efficace" pour diluer les responsabilités. C’est important dans de nombreuses sociétés japonaises où les PDG accèdent au pouvoir par promotion interne au sein de la société, et ne viennent que fort rarement d’un autre horizon en tant que "lateral hire". Le nemawashi consiste à obtenir l’approbation préalable de toutes les parties intéressées. Le PDG "salaryman" est alors très à l’aise pour prendre une décision parce qu’il sait d’ores et déjà que celle-ci ne pose presque aucun problème en interne et est soutenue par tout le monde. Le nemawashi est généralement inefficace, génère un travail fastidieux, mais a le mérite de préserver l’harmonie au sein de l’entreprise et de limiter les erreurs dramatiques dans la mesure ou beaucoup de monde doit cogiter sur la question. Quoi qu’il en soit, le nemawashi est une pratique propre au Japon. Non seulement au sein des entreprises privées, mais aussi à la Diète ; de nombreux bureaucrates pratiquent le nemawashi auprès des politiciens pour élaborer plus facilement un projet de loi. Ainsi, le Conseil des Ministres peut être une simple cérémonie d’entérinement. Dans ce contexte, même le Premier ministre est protégé et peu responsabilisé ... C’est probablement pourquoi le Japon a beaucoup de premiers ministres à court terme. N’importe qui peut devenir Premier ministre/PDG grâce au nemawashi !

Un cadre japonais de société japonaise
Je pratique le nemawashi parce que ma direction me le demande. Mais dans les faits je ne pense pas que cela soit efficace. Si une idée est vraiment bonne, elle doit s’imposer par elle-même, et la faire passer par le filtre du nemawashi risque de l’altérer.

Employé français de société japonaise
J’ai bien essayé au moment de mon embauche de respecter le nemawashi, mais rapidement je me suis rendu compte que mon responsable direct ne revenait pas vers moi quand je le consultais. Mes idées n’ont été appliquées qu’à partir du moment où je suis directement allé voir le président (japonais). J’ai pu me permettre cette manœuvre car je suis étranger, mais aucun de mes collègues n’aurait pu procéder de la même manière. De ce point de vue, je suis assez favorisé comme étranger, mais d’un autre côté, personne ne me consulte et je suis assez isolé dans l’entreprise.

 

Un article issu de [La Lettre Mensuelle->http://www.lalettremensuelle.fr/], une publication de la Chambre de commerce et d’industrie française du Japon.

Contact : Chambre de commerce et d’industrie française du Japon
Gilles de Lesdain, Presse et Publications
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